Je viens de passer deux jours – les derniers – au Parlement européen, réuni en session à Strasbourg. Il ne s’agissait pas pour moi de participer activement à ses travaux : cela n’aurait eu aucun sens, car je n’ai plus de perspective dans cette Assemblée. Non, si j’y suis venu, c’est pour saluer mes collègues, et mes collaboratrices. J’ai été très touché par les marques de sympathie, voire de regrets à l’occasion de mon départ : elles montrent que j’avais su ici trouver ma place, que j’y représentais une voix écoutée. De mon côté, je sais que beaucoup d’amis, notamment au sein de la DSF, chaleureusement animée par Bernard Poignant, me manqueront, que cette ambiance particulière me manquera.
Car je ne pars pas, moi non plus, sans regrets. Quelques-uns d’entre vous – peu, mais j’ai été sensible à leur réflexion – m’ont reproché de choisir le Parlement national au détriment du Parlement européen, de quitter en cours de route ce mandat, que j’ai sollicité et obtenu des électeurs du Grand-Est de la France en 2004. Circonstance aggravante, je suis un récidiviste, puisque j’avais déjà vécu cette séquence. Ce choix n’a pas été facile, mais je confesse – cela ne surprendra personne – qu’il a été volontaire, et qu’il sera, cette fois, définitif : je ne me vois pas revenir, 20 ans après, en 2014, même pour cette fois achever ma vie politique, au sein de cette institution. Mais sait-on jamais ?
J’ai aimé ce Parlement européen, que j’ai en treize ans vu grandir. En 1994, il était encore un sympathique forum politique, entouré de lobbies, traité avec une considération polie, voire parfois avec désinvolture, par la Commission et le Conseil : s’il y avait eu, alors, un vote amendant la directive services comme il s’est produit en 2006, il n’aurait eu aucune conséquence. Aujourd’hui, il est un véritable Parlement, représentant 27 pays membres, un législateur entendu, exerçant sur la Commission – qu’il a de facto rejetée par deux fois en 1999 et 2004 – un contrôle réel, pris en compte par les autres institutions de l’Union. Il commence – mais beaucoup reste à faire – à être connu des citoyens, qui ne perçoivent pas encore l’enjeu, décisif, des débats qui s’y mènent. Pendant toutes ces années, j’ai été frappé par l’intelligence individuelle et collective qui règne dans ces lieux, par la jeunesse – relative bien sûr – des parlementaires, par l’empreinte d’une vraie parité – pas à 18,5% comme en France, mais bien au-delà de 40%. Surtout, il y a ici un jeu parlementaire authentique : aucune majorité systématique et prédéterminée n’existe, il faut, presque sur chaque question, bâtir une « majorité d’idées », et c’est un travail fascinant. Je suis heureux d’avoir, dans ce cadre, mené à bien le dossier important, qui je l’avoue reste controversé, de l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne. Et je suis fier d’avoir été pendant trois ans un vice-Président, apprécié je le crois sur tous les bancs, de ce Parlement. Celui-ci n’est pas sans défauts : son gigantisme le handicape, le nombre des pays membres complique la donne, il reste très narcissique, trop centré sur lui-même, il n’a pas assez le souci des opinions nationales, surtout il n’est pas encore totalement respecté : je crains, par exemple, que les Chefs d’État et de gouvernement, réunis en Conseil européen, ne défassent tranquillement le travail de la Convention européenne, sans aucune considération pour les exigences, fortes et que je crois justes, du Parlement européen. Mais, au total, je pense qu’il a la vie devant soi, et un grand avenir.
Néanmoins, je l’ai dit, je le confirme et je l’assume, mon départ est volontaire et au total heureux. Je n’éprouve aucune culpabilité : en treize ans comme député européen, ministre, conventionnel, je crois avoir bien servi la cause européenne. À cinquante ans bientôt, j’ai estimé que le moment était venu – en tout cas qu’il ne reviendrait plus si je ne le saisissais pas – de m’arrimer à un territoire. Mais je resterai, bien sûr, un Européen. Il y a tant à faire, pour cela, notamment afin de mieux faire connaître l’Europe aux Français, et surtout de la faire mieux aimer par eux. Je pense pouvoir y contribuer, nourri par mes différentes expériences.
Je ne veux pas terminer ces lignes sans remercier mes collaboratrices, Lucie et Orietta. En lisant ces lignes, vous les connaissez : en effet, un parlementaire ne peut rien, ne fait rien, s’il n’est pas épaulé dans sa tâche par des hommes et des femmes – en l’occurrence des femmes – qui partagent ses convictions, épousent ses causes, deviennent des amies. J’ai eu la chance de pouvoir compter sur leur concours, exceptionnel de qualité et de gentillesse, et sur celui de plusieurs stagiaires - toujours des jeunes filles, je dois aimer être entouré d’une présence féminine… Lucie m’accompagne à Paris, Orietta reste à Bruxelles, dans cette Assemblée qu’elle connaît comme personne. Elle me manquera.
Perplexité
Les 27 se sont mis d’accord, samedi à l’aube, sur un mandat en vue d’un traité pour l’Union européenne. J’avoue ma perplexité, mon embarras face à cette décision à la fois attendue et décevante. Les commentaires de la presse sont partagés. Les médias français, pas encore sortis de leur complaisance sarkozienne – disons, pour être plus modéré, toujours fascinés par l’énergie du nouveau Président de la République – entonnent un surprenant dithyrambe. Leurs homologues étrangers sont plus critiques, regrettant – pour ceux qui ne le souhaitaient pas, comme en Grande-Bretagne, l’abandon de l’ambition intégratrice qui faisait le sens de l’Europe politique. Eh bien, moi aussi, je suis partagé.
Je suis un homme du métier, j’ai participé à des négociations de ce type, à commencer par le Traité de Nice. Je sais qu’elles sont difficiles, arides, qu’elles débouchent toujours sur des compromis décevants, qui ne satisfont personne. L’accord des 27 a un mérite, celui d’exister. Après plus de deux ans de paralysie, suite aux « non » français et néerlandais, l’Union européenne envisage quelques réformes institutionnelles. Je ne m’en plains pas, je crois que c’était nécessaire, un refus de principe serait une erreur. Pour ma part, je ne la commettrai pas. D’autant qu’il y a, dans les conclusions du Conseil européen, quelques éléments positifs. La Présidence du Conseil européen cesse d’être tournante tous les six mois, elle sera stabilisée. Le nombre de commissaires, trop important, sera enfin réduit. La concurrence libre et non faussée cesse d’être incluse dans les objectifs de l’Union – ce qui fera plaisir aux partisans du « non » - mais ce progrès reste optique car cette notion demeure, évidemment, dans les traités comme c’est le cas depuis 1957. Le champ du vote à la majorité qualifiée est étendu aux questions de coopération judiciaire et policière, la répartition des compétences est éclaircie, l’Europe se dote d’une personnalité juridique unique et met fin à l’incompréhensible système des « piliers ». Enfin, les pouvoirs du « Haut représentant pour la PESC » sont accrus, et il se voit doté d’un service diplomatique. Tout cela n’est pas négligeable et ne peut être écarté d’un revers de main.
Mais je ne suis pas qu’un pragmatique, pas seulement un euro-réaliste, je suis aussi et surtout un militant de l’Europe politique, de l’Europe intégrée, qui n’a pas abdiqué l’ambition fédéraliste des pères fondateurs. De ce point de vue-là, je ne peux me satisfaire d’un accord d’une singulière médiocrité, qui marque une régression considérable par rapport aux travaux de la Convention européenne, auxquels j’ai participé. Le terme « Constitution » est lui-même abandonné : ça ne me choque pas, d’autant moins que j’ai pour ma part toujours soutenu qu’il s’agissait d’un traité constitutionnel et non d’une véritable Constitution, qui aurait supposé l’existence d’un État et d’un peuple européens. Mais nous n’en sommes même plus là : le nouveau traité sera un simple amendement des traités existants, il n’a pas de vocation à donner une cohérence, une colonne vertébrale à l’Europe politique, mais, plus modestement, trop modestement sans doute, à permettre un fonctionnement plus efficace des institutions européennes. En ce sens, il n’est guère plus qu’un règlement intérieur de l’Union. Les symboles de l’Union – hymne, drapeau, journée du 9 mai – ne figurent plus dans les traités. La double majorité, à la demande des frères jumeaux qui dirigent le pays, est rejetée aux calendes… polonaises (2014, voire 2017). Le vote à la majorité qualifiée n’est pas appliqué aux matières fiscale et sociale. Le terme « ministre des affaires étrangères » n’a pas été retenu : c’est très significatif de la volonté des ministres nationaux de ne pas abandonner un pouce de terrain dans ce domaine, comme l’est le refus du vote à la majorité qualifiée en cette matière. La Charte des droits fondamentaux n’est pas intégrée dans les traités, même si une référence y est faite. Elle n’est par ailleurs pas applicable à la Grande-Bretagne. Je veux enfin souligner un retour et une lacune : les héritages religieux de l’UE refont surface, le protocole sur les services publics, très faible, ne cache pas l’absence de dimension sociale, écologique, énergétique, ou de réformes de la gouvernance énergétique.
Au total, c’est donc bien projet de d’un mini-traité qu’il s’agit, qui s’inscrit davantage dans la lignée du Traité de Nice, si contesté, que dans celle du TCE, qui avait ses imperfections – la partie III, qui a heureusement disparu – mais aussi sa cohérence, sa force, son ambition. C’est pourquoi le portrait dressé aujourd’hui de Nicolas Sarkozy en sauveur de l’Europe me fait sourire. Il ne s’agit pas de nier la part qu’il a pris dans cet accord, elle est majeure. Il a fait preuve d’une énergie donc Jacques Chirac, à l’évidence, n’était plus capable depuis le 29 mai 2005, il a concrétisé le retour de la France en Europe, il a imposé sa conception d’un traité simplifié – même si, comme l’a justement observé Jean-Claude Juncker, ce texte avec ses « opt outs », ses bizarreries, ses obscurités, est en réalité plus illisible encore que le TCE. Mais cela ne fait pas de lui un grand Européen. Il a, avec la complicité d’Angela Merkel, tordu le bras aux pays « amis de la Constitution », étrangement résignés à l’exception de Prodi. Il a favorisé de belles concessions aux eurosceptiques, britanniques ou polonais. Il n’a proposé aucune vision, son approche a été purement fonctionnaliste et pragmatique. Il n’y a donc pas lieu de se glorifier de cet accord médiocre.
En fait, ce Conseil européen ne mérite ni excès d’honneur, ni excès d’indignité. Ma ligne de conduite partira de ce constat, celui d’un verre à moitié plein, à moitié vide. J’attendrai, d’abord, le résultat de la CIG portugaise – qui peut, on le sait, être pire encore. Je ferai, avec les socialistes européens, des propositions d’amélioration. Puis je me déterminerai, avec le souci de ne pas casser davantage la porcelaine européenne, mais aussi avec celui de ne pas cautionner une Europe a minima. Je reste un partisan de l’Europe politique, il y aura, après cet épisode contrasté, d’autres combats à mener pour relancer, vraiment, cette ambition, et lui rendre un souffle que des Européens désenchantés n’ont pas su, samedi à Bruxelles, lui donner.
25 juin 2007 dans Commentaires d'actualité européenne | Lien permanent | Commentaires (30)