Présent sur le terrain, comme toutes les semaines dans le pays de Montbéliard, j'ai assisté de loin à la mauvaise querelle de Dijon. J'en ai d'abord été stupéfait, tant ce déferlement de violence verbale et d'images agressives me paraissait improbable, irréel, puis chagriné et finalement encoléré. Je ne suis pas membre de l' « Espoir à gauche », et n'entends pas prendre position sur les difficultés de ce groupe. Vincent Peillon est un ami personnel, depuis longtemps, mais nos choix politiques – à l'intérieur du Parti socialiste dans ses Congrès, dans le débat sur la Constitution européenne – n'ont pas convergé depuis 2002. J'observe ce qu'il fait avec intérêt, mais je suis loin d'être toujours en accord avec lui. Je n'ai pas avec Ségolène Royal des relations aussi proches, et n'ai jamais partagé ses combats au sein du Parti, même si j'ai été un soutien loyal de la candidate durant sa campagne de 2007. Je ne suis donc, comme je l'écris dans « Mission impossible ? », ni un de ses supporters inconditionnels, ni un de ses détracteurs implacables. C'est donc avec quelque recul que je regarde leur explication, sans apprécier outre mesure, je l'avoue, le spectacle.
J'ai peu de choses à dire sur leur discorde. Elle révèle au grand jour une mésentente qui ne date pas d'hier. Tous deux ont une grande ambition, même si elle n'est pas, pour 2012 en tout cas, de même nature. Ségolène Royal a été candidate à l'élection présidentielle en 2007, elle aspire de toutes ses forces à l'être à nouveau. Vincent Peillon, avec la même énergie, souhaite devenir Premier secrétaire du Parti socialiste. Aucun de ces désirs n'est en soi critiquable : l'ambition est un bon moteur, dès lors qu'elle n'est pas le seul, qu'elle ne piétine pas tout. Tous deux s'étaient associés pour le Congrès de Reims dans l'ambiguïté, sans admiration ni confiance mutuelles et sincères. Il ne la jugeait sans doute, déjà, pas forcément qualifiée pour porter à nouveau nos couleurs dans l'élection présidentielle, elle ne le trouvait probablement pas suffisamment dévoué à sa cause - c'est la raison essentielle de sa candidature à un poste de Premier secrétaire qui ne la passionnait pas, et qu'elle m'avait d'ailleurs proposé. Cela se savait, cela se disait, cela ne se voyait pas trop, leur différence évidente pouvait apparaître comme une complémentarité. Beaucoup de militants, de bonne foi, ont cru à un « ticket » là où n'existait que défiance réciproque. Depuis le Congrès, leur discorde restait sourde, mais s'approfondissait : elle a explosé au grand jour à Dijon. Le mécontentement de Vincent Peillon, apprenant la venue de Ségolène Royal à une réunion qu'elle n'avait pas contribué à organiser, se comprend. Il aurait du la banaliser. Sa colère a au contraire offert à l'ex-candidate l'occasion de se poser en victime, en s'étonnant, non sans fondement, d'être exclue d'un rassemblement de socialistes. Puis tout a dérapé, et la dispute s'est étalée, avec un peu d'indécence, devant des Français qui attendent des socialistes qu'ils réfléchissent à des solutions à la crise, et non qu'ils affichent leurs querelles d'égos, s' « avertissent » ou se « disqualifient » mutuellement, qui espèrent de nous des idées et – j'ose le mot, qui s'est hélas encore démodé depuis ce week-end – de la camaraderie, non des débats publics, absurdes, sur la légitimité de la présence de tel ou telle à une réunion de la gauche, ou sur la propriété d'un courant ! Triste spectacle, dont l'idée socialiste, que Ségolène Royal et Vincent Peillon peuvent, à l'occasion, porter avec talent, sort abîmée, au risque de fragiliser le travail exemplaire de nos élus, notamment dans les régions, face à l'oeuvre de destruction sarkoziste.
Au delà de ce psychodrame, c'est la grande misère des courants du parti socialiste qui me frappe. L'organisation du Parti en courants visait initialement à permettre l'expression pluraliste des différences de pensée, soutendant la concurrence entre des leaders disposant de vrais soutiens, disciplinés et sincères. Les conflits entre François Mitterrand et Michel Rocard jadis, puis entre Laurent Fabius et Lionel Jospin hier, furent durs, ils ne manquaient pas de sens ni de gueule. Les courants d'aujourd'hui, en particulier au Congrès de Reims, n'ont plus rien à voir avec leur définition initiale. Aucune des motions d'aujourd'hui n'est un bloc, les clivages qui les séparent ne sont pas idéologiques, toutes sont des alliances de circonstance, plus ou moins hypocrites, dissimulant des stratégies compliquées, tortueuses parfois, d'approche de l'élection présidentielle. L' « Espoir à gauche » se revendiquait, au vu du score du Congrès, comme le « premier courant du parti » : cette illusion a volé en éclat à Dijon. L'hétérogénéité, la division de ce groupe est maintenant connue de tous, la violence des propos échangés démontre même l'incapacité des protagonistes à se réconcilier, alors que d'autres – Jean-Noël Guérini, Gérard Collomb par exemple – avaient déjà pris avec sagesse leurs distances. Sans atteindre ce paroxysme de détestation publique, les autres courants du parti ne sont pas non plus homogènes, mais sont bel et bien des coalitions lâches et fluctuantes. Ce système, qui avait fait la fortune du Parti socialiste créé à Epinay en 1971, est à bout de souffle. Les primaires, en 2011, vont le dynamiter définitivement, ce qui ne va pas sans risques, mais s'impose absolument.
C'est la raison pour laquelle, instruit par le Congrès de Reims, où j'ai moi-même été la victime – moins colérique ou exhibitionniste – de pratiques contestables, je n'ai pas voulu faire de « Besoin de gauche » un courant au sens traditionnel du terme, mais un réseau amical et ouvert. Je suis persuadé que nous avons maintenant un besoin impératif, vital, de sortir de ces jeux malsains d'appareil, de ces rapports de forces stériles, déconnectés de toute réalité vécue par nos concitoyens, pour nous tourner vers le débat d'idées. C'est ce que j'ai fait dans mon livre – qui contient beaucoup plus de propositions et de réponses que certains ne le disent ici – c'est ce que je ferai avec la Convention nationale sur le nouveau modèle de développement, qui va enfin commencer ses travaux. Je suis en effet persuadé que le Parti socialiste a avant tout besoin d'une clarification idéologique, que sa majorité de demain doit être de cette nature et non un nouvel artifice, et qu'au final l'emportera celui, ou celle, qui aura su mener ce débat avec imagination, cohérence et dignité. Ce sera, en tout cas, ma ligne de conduite inébranlable.
PS : un homme est mort, jeudi soir, à Valentigney, commune où je suis élu, dans le quartier des Buis, après avoir été interpellé par la police pour un comportement agressif dans une pharmacie. C'est un drame, qui touche tout le quartier, atteint tout le pays de Montbéliard. Je veux dire ici mon émotion et adresser ma sympathie à la famille. Celle-ci a droit à la vérité sur les circonstances de ce décès. Je demande à tous la sérénité, et à chacun de se garder de jugements définitifs : les forces de l'ordre ont droit à notre confiance. Attendons les conclusions de l'enquête.

« Grand emprunt » : la grande imprudence
La commission chargée de préparer le « grand emprunt » annoncé par Nicolas Sarkozy, présidée par Alain Juppé et Michel Rocard, a rendu ses conclusions, en vérité déjà largement connues : ils proposent un montant de dépenses limité à 35 milliards d'euros, dont 22 milliards empruntés, sur les marchés, et fixent des priorités orientées vers les dépenses d'avenir. Cet emprunt aura donc lieu. Si je suis favorable à l'investissement, je reste pour ma part hostile à cet endettement supplémentaire. Non que je ne sois pas conscient du besoin impératif d'agir pour tirer l'économie française de son ornière. Le grand emprunt est d'ailleurs en soi un aveu, celui de l'insuffisance, presque de l'inexistence du plan de relance de l'hiver 2008, à la fois d'un montant très faible – 26 milliards d'euros affichés, 8 milliards réels – et profondément déséquilibré – ne comportant aucune mesure pour le pouvoir d'achat des plus fragiles.
Mais l'emprunt est avant tout une fuite en avant. Le pouvoir sous-estime gravement la situation préoccupante des finances publiques françaises. Le déficit de l'Etat est de 140 milliards d'euros en 2009, il sera de 115 milliards d'euros en 2010. Le déficit « structurel » est passé en trois ans de 35 milliards d'euros à 50 milliards d'euros. En découle une explosion de la dette publique, qui est déjà de 1 413 milliards d'euros – 72,9 % du PIB – et devrait passer à 1 650 milliards fin 2010 – soit 84 % du PIB, la charge des intérêts s'élevant à 42,5 milliards d'euros. Dans le même temps, le déficit des comptes sociaux atteint 24 milliards d'euros en 2009, et devrait s'élever à 30 milliards par an entre 2010 et 2012. La conclusion est claire : nous connaissons la pire dégradation de nos finances depuis 1958. Celle-ci est dûe marginalement au plan de relance, pour beaucoup à la crise, significativement au poids du « paquet fiscal », inefficace et injuste, de l'été 2007, essentiellement à l'état de notre économie et notamment au faible dynamisme de notre appareil productif. Emprunter, dans ces conditions, c'est ajouter de la dette à la dette, avec le risque d'entraîner un « effet boule de neige » : soulignons au passage que les émissions d'emprunt sur les marchés se sont élevés à 275 milliards d'euros en 2009, et sont prévues à hauteur de 212 milliards d'euros en 2010. En outre, cet emprunt n'est qu'un collectif déguisé et une émission supplémentaire sur les marchés, non validés par le Parlement, il accroît encore le déficit pour 2010. Cet emprunt aurait, enfin, un impact non négligeable sur un budget de l'Etat déjà asphyxié, accroissant la charge d'intérêts, déjà écrasante, de 5 milliards d'euros en 5 ans. La dette est bien pour moi l'ennemie de la gauche, des services publics, et sur la longue distance, celle de l'avenir.
Dès lors, j'ai la conviction que, si un plan de relance est bel et bien nécessaire, l'emprunt serait, lui, fortement nuisible. Les besoins de l'économie française sont indéniables, et la Commission Juppé-Rocard les a bien identifiés. Il s'agit, pour moi, de remédier au sous-investissement structurel de l'économie française, de pallier à ses insuffisances en matière d'innovation, d'entreprenariat et de recherche. Les indicateurs sont, à cet égard, très parlants. Les dépenses affectées à la recherche et au développement ne cessent de baisser en termes relatifs. L'effort de recherche est descendu, en 10 ans, de 2,4 % du PIB à 2 %, alors que la dette publique ne cessait d'enfler. L'investissement français dans l'enseignement supérieur est largement inférieur à celui consenti par nos voisins. La France dépense 8 000 euros par an et par étudiant, là où les Etats-Unis exposent 21 000 euros, la Suède 15 000 euros, l'Allemagne 11 000 euros. Il s'agit donc de préparer l'éco-industrie de demain. Pour moi, un plan de relance de notre appareil productif devrait privilégier 4 orientations :
le développement des énergies renouvelables et des industries propres, avec une augmentation substantielle des moyens dévolus à la recherche ;
les pôles de compétitivité, dont le financement reste modeste car trop éparpillé;
les nouveaux projets dans l'innovation industrielle, la recherche, l'enseignement supérieur, qui doit faire l'objet d'une forte priorité ;
l'investissement dans les voitures électriques, les biotechnologies, les nano-technologies.
Un financement recherchant l'équité et la croissance, sans aggraver la dette, est possible. Il est indispensable de définir une politique budgétaire et fiscale plus soutenable. Pour ce faire, il convient de réfléchir aux économies à effectuer sur la dépense fiscale. Celles-ci ne manquent pas, qu'il s'agisse de la TVA sur la restauration, qui n'a créé que peu d'emplois et n'a entraîné aucune baisse significative des prix, du bouclier fiscal ou des autres dispositions du « paquet fiscal » - baisse de l'impôt sur les successions, heures supplémentaires défiscalisées – ou encore des baisses successives de l'impôt sur le revenu et des « niches fiscales ». A cette remise en cause de dépenses fiscales improductives et injustes devra nécessairement s'ajouter une réforme fiscale d'ampleur, passant au premier chef par la création d'un impôt sur le revenu unifié et progressif, fusionnant l'actuel IRPP et la CSG, incluant la PPE et le RSA. Je ne sais pas s'il s'agit là, comme le pense par exemple François Hollande, de la question centrale de 2012, mais c'est sans aucun doute un des problèmes essentiels auxquels nous devons nous attaquer.
En définitive, le grand emprunt m'apparaît à la fois comme une grande imprudence et une grande incertitude. Une grande imprudence, parce qu'il me paraît paradoxal d'aller chercher dans un emprunt de 30 milliards d'euros les moyens d'investir dans l'avenir, alors que l'Etat emprunte déjà près d'1 milliard d'euros par jour sur les marchés. C'est trop, ou c'est trop peu ! Une grande incertitude, car le rendement du projet est aléatoire. Comme le dit excellemment le rapporteur général du budget – UMP – de la Commission des finances de l'Assemblée nationale, Gilles Carrez : « il est illusoire de croire à l'autofinancement du grand emprunt par le surplus de croissance qu'il susciterait ». Oui, ce grand emprunt est inopportun. Mais puisqu'il existe, autant en faire le moins mauvais usage possible. Puissent les recommandations de la commission Juppé-Rocard servir au moins à cela, face à la démagogie d'un Henri Guaino, à laquelle Nicolas Sarkozy n'est jamais insensible. Car en définitive, c'est le Président de la République qui décidera, et avec lui le pire est souvent au rendez-vous.
19 novembre 2009 à 16:38 dans Commentaires d'actualité | Lien permanent | Commentaires (234)