Cher(e) camarade,
Comme tu le sais, j’ai finalement choisi de signer la motion conduite par Bertrand Delanoë. Cette décision était importante, pour le Congrès et pour la gauche. Elle fut, tu t’en doutes, difficile pour moi, dans tous les sens du terme. Elle a, je le sais, provoqué des interrogations, satisfait certains, déçu d’autres. Je veux aujourd’hui t’en expliquer les motifs.
Pendant près d’un an, j’ai développé, avec « Socialisme et démocratie » puis « Besoin de gauche », une certaine conception du Congrès qui vient, que je crois toujours juste. Ce Congrès m’inquiète. Notre parti est fragile, il est trop stérile, il n’avait pas besoin de divisions artificielles. Avec toi, j’ai plaidé pour que le Congrès de Reims soit celui de la remise au travail autour d’une cohérence réformiste, pour qu’on ne confonde pas la fonction de Premier secrétaire et une pré-désignation pour la campagne présidentielle. J’ai marqué la volonté que notre candidat(e) à la magistrature suprême soit désigné(e) par une primaire ouverte à tous les citoyens qui se reconnaissent dans nos idées. J’ai avancé des propositions, participé au débat avec force, lancé des appels à l’unité des réformistes. Nous avons, ensemble, argumenté autour de notre contribution, que je suis fier d’avoir porté et que je te remercie d’avoir appuyé. Elle a, je crois, recueilli la sympathie de beaucoup de militants, dont la confiance s’est tournée vers moi. Mais hélas, cette conviction, ces appels n’ont pas été entendus, et trois motions, issues de ce qui fut le bloc majoritaire du parti, se sont dessinées autour de Martine Aubry, Bertrand Delanoë et Ségolène Royal. C’est dans ce contexte que j’ai dû prendre position, au terme d’une longue réflexion, complexe mais collective et sereine.
Tu l’imagines bien, mon choix préférentiel eût été de pouvoir présenter ma propre motion, la nôtre. C’était la cohérence, l’affirmation d’une identité, la meilleure façon de proposer à notre parti, qui en a tant besoin, une vraie rénovation. Beaucoup d’entre vous, la majorité sans doute, m’y ont poussé, le "pôle écologique", dont la contribution est de qualité, était prêt à se joindre à cette démarche. Je mesure et partage vos regrets. Finalement, je ne me suis pas engagé dans cette voie. Parce que trop de défections, dont certaines ont été minutieusement organisées au mépris de notre projet commun, avaient affaibli notre représentativité. Parce que certains amis, fidèles et précieux, ne se sentaient pas de prendre ce risque, qui ne m’effrayait pas, et espéraient un rassemblement plus large. Au total, j’ai estimé que cette stratégie aurait, dans ces conditions, amoindri notre cohésion, et donc notre audience, et contribué à la fragmentation, que je dénonçais, d’un parti fragilisé. Ayant constaté cela, j’ai donc envisagé une alliance.
Celle-ci n’était pas, selon moi, possible avec Martine Aubry. J’ai pour elle respect et affection, mais j’estime que l’attelage hétéroclite, presque contradictoire, qu’elle a formé n’est pas à même d’impulser le renouveau du Parti socialiste et de forger la social-démocratie du 21e siècle. Elle n’était pas non plus réalisable avec Ségolène Royal. Elle a toute sa place, éminente, dans le Parti. Elle a eu l’intelligence de retirer le préalable de sa candidature au poste de Premier secrétaire, après l’avoir hélas présentée la première, et m’a, en dernière minute, sous l’impulsion de la « Ligne claire », proposé d’être le premier signataire d’une motion commune. J’ai estimé, en conscience, que la culture politique qu’elle incarne, avec ses amis, n’était pas assez proche de celle que je représentais, avec les miens, et que ce rapprochement de dernière minute n’aurait pas contribué à la clarification indispensable. J’ai donc choisi d’avancer avec Bertrand Delanoë, au terme de contacts approfondis et sincères. Il m’a assuré vouloir travailler au renouveau du Parti socialiste, j’ai décidé de lui faire confiance. J’ai notamment insisté avec lui sur trois points. Il accepte le programme de travail et les conventions thématiques proposés par « Besoin de gauche ». Une convention nationale tranchera le mode de désignation de notre candidat à la présidentielle. Enfin, il m’a assuré que le soutien à son éventuelle accession au poste de Premier secrétaire ne valait pas adhésion à une perspective présidentielle. Il ne m’a demandé aucun ralliement, je garde sur ce point une totale liberté, et toi aussi.
Pourquoi ce choix, en définitive, alors que certains me font le reproche de prolonger ainsi le statu quo, en signant une motion où figure le Premier secrétaire sortant, François Hollande ? Parce que j’ai la conviction qu’il y a, dans cette famille où je retrouve beaucoup d’amis, un véritable effort de cohérence réformiste, de construction d’une gauche sociale, écologique, européenne. Parce que ce rassemblement peut, avec notre concours, constituer le pôle de stabilité dont le PS a besoin pour être crédible. En outre, j’ai la conviction que j’aurai les moyens politiques, au sein de cette motion, que je soutiendrai loyalement, de pouvoir continuer à porter, à incarner la volonté de rénovation de notre Parti, à laquelle je ne renonce pas.
Rénover notre parti, nos idées, nos pratiques, c’est ce que je veux continuer à faire dans les prochaines années. « Socialisme et démocratie » n’a pas résisté aux coups de boutoir de ceux qui ont confondu reconstruction et combinaison. Cette aventure-là est finie, j’en prends acte avec tristesse. « Rénover maintenant » a repris sa route. « Besoin de gauche » poursuit la sienne. Je te demande de m’accompagner dans ce chemin, en signant la motion à laquelle j’apporte mon concours, en la faisant gagner au Congrès de Reims. Avec toi, j’ai bien l’intention de contribuer à façonner l’avenir du PS et de la gauche. Tu peux compter sur ma détermination et ma fidélité.
Amicalement,
Pierre Moscovici

MISE AU POINT
Je pars tout à l’heure à Montbéliard jusqu’à dimanche, avec un immense plaisir. Ces derniers jours ont été pour moi longs et fatigants. Je les ai traversés avec calme, malgré le déchaînement des passions – rendez-vous compte, il y a eu sur ce blog plus de 65 000 visites la dernière semaine, week-end compris, avec un pic à 17 000 mardi ! – et la virulence de certains commentaires. Pourtant, je n’ai jamais cessé d’être serein. Parce que je savais que mon choix, attendu pour donner un sens à ce Congrès, serait pris en conscience, avec le sens de l’intérêt général du parti et pas en pensant à mon seul destin individuel, sans quoi j’aurais accepté la proposition de Ségolène Royal d’être le premier signataire – bien isolé – de sa motion. Parce que j’avais les idées claires, et bien en tête les paramètres rationnels de ma décision. J’éprouve maintenant l’envie de souffler quelques jours avant de partir en campagne pour faire en sorte que de ce Congrès compliqué émerge un maximum de clarté.
Avant cela, je veux faire ici une dernière mise au point à des amis égarés. J’ai supporté, avec stoïcisme, bien des avanies ces dernières semaines. Je me suis gardé, par scrupule, par éthique personnelle, de répondre à mes détracteurs avec les procédés – intoxication, désinformation, dénigrement – qui ont été utilisés à mon encontre pour parvenir à faire aboutir une cause improbable. Mais pour tourner une page politique et personnelle, il me faut mettre les points sur les i. Hier, j’ai été l’objet – à vrai dire je m’y attendais un peu – d’un double procès en légitimité de la part d’Arnaud Montebourg et Jean-Christophe Cambadélis. Arnaud m’a publiquement accusé de faire le « plus mauvais choix possible », en signant une « motion Hollande bis ». L’homme est attachant, séduisant, il a du panache. Mais le politique est parfois peu constant. C’est avec lui que j’avais co-signé la contribution « Besoin de gauche », que je souhaitais porter sa cohérence devant les militants, à ses côtés que j’avais été à Frangy fin août, puis sur Canal Plus début septembre, après l’intermède de La Rochelle. Il a toute mon affection – vraiment – mais j’ai aussi des regrets de ces virevoltes qui ne lui donnent ni prévisibilité, ni lisibilité : il a trop souvent varié pour que son jugement soit pris au sérieux désormais, et c’est dommage. Il devrait maintenant s’imposer une ascèse intellectuelle, une petite cure de réserve.
Jean-Christophe Cambadélis a porté dans la lettre de « Socialisme et démocratie », dont il se fait le dépositaire unipersonnel, une attaque plus politique. En signant avec Bertrand Delanoë j’aurais dévoilé une double rupture, avec SD et DSK, pour créer un nouveau courant portant mon nom, errement que Jean-Christophe avec sa légendaire clairvoyance, avait deviné depuis longtemps. Il y a, en si peu de mots, tant de contrevérités ! Ce type de raisonnement me laisse pantois, moi qui n’ai jamais eu une lecture conspirationniste de l’histoire. Revenons donc aux faits. Il n’y a pas de rupture entre DSK et moi, pas davantage qu’entre lui et tous ses amis, si nombreux, qui m’accompagnent dans mon choix. Il est plus qu’insidieux, presque insultant de l’écrire. Simplement, DSK est à Washington, Directeur général du FMI, il n’est pas acteur de ce Congrès, il est à la fois stupide et malhonnête de l’y mêler. Et je crois mieux porter les idées social-démocrates que nous partageons en signant une motion cohérente avec des réformistes qu’au sein de l’attelage bizarre, formé de « carpes et de lapins », que Jean-Christophe a tant travaillé à bâtir. Car sa stratégie, celle du « ni-ni » à tout prix, ni Bertrand, ni Ségolène, n’a pas besoin, elle, de dévoilement : elle ne s’embarrassait ni de la cohérence idéologique, ni du respect du vote des militants, il fallait qu’elle soit, tout simplement, coûte que coûte. Je ne voudrais pas, vraiment, que le nom de DSK soit associé à cela, ni à l’éventuel mauvais score – sait-on jamais ? – de cette motion : ce serait une double réduction. Comment par ailleurs oser parler ainsi des engagements de « Socialisme et démocratie », alors que les mandats qui m’ont été confiés ont toujours été bafoués, mes efforts sincères sapés au profit d’une option, celle des « reconstructeurs », que nous n’avons jamais collectivement adoptée ? Faut-il rappeler que l’alliance avec les amis de Laurent Fabius a toujours, officiellement, été considérée par nous comme seconde par rapport à Martine Aubry, à la « Ligne claire », à Bertrand Delanoë, et toujours, de facto, été première pour Jean-Christophe.
C’est pour cela, je l’ai dit, que l’aventure de « Socialisme et démocratie » est finie : tout a été fait pour en poignarder l’esprit, la philosophie, et ce club ne compte plus qu’un de ses fondateurs – Michel Rocard, Michel Sapin, Alain Bergounioux, Marisol Touraine, moi-même l’ont quitté, par force - sa lettre n’est qu’une coquille vide. C’est ailleurs qu’il faut désormais permettre l’expression sincère de notre sensibilité. C’est cela que je veux favoriser, avec « Besoin de gauche », faire vivre l’essence de notre contribution à travers un espace de débat et non – mensonge supplémentaire – créer un nouveau courant à l’heure où je signe une motion de rassemblement. Il est triste, vraiment, de voir un esprit aussi subtil se perdre ainsi dans de vieilles méthodes. Au revoir, mon ami. Il n’y a pas, en effet, de rupture définitive dans l’affection. Mais, vraiment, sur le terrain politique et éthique, nous n’avons plus grand-chose en commun, et je ne regrette pas cet éloignement. Jean-Christophe commence son propos par une citation qu’il prête à tort à François Mitterrand, et qu’il faut en réalité attribuer au Cardinal de Retz. Pour ma part, je me retourne, comme souvent, vers Jaurès : « il ne faut avoir aucun regret pour le passé, aucun remords pour le présent, et une confiance inébranlable pour l’avenir ». Maintenant, ça suffit, parlons d’autre chose.
25 septembre 2008 à 15:08 dans Commentaires d'actualité, Contribution en vue du Congrès de Reims | Lien permanent | Commentaires (361)